Vous êtes mordus de déco
mais, une fois votre joli magazine fermé,

 

comment adapter les préceptes de pros chez vous ?

Place aux personnalités qui nous sont chères et qui ont eu
la gentillesse de partager leur vision de la décoration.

Avec générosité, elles vous livrent leurs choix assumés
et partagent tips et conseils inspirants
.
 
Aujourdhui la parole à
 

Dorothée Delaye

 
Dorothée à l'hôtel Sookie, sa dernière réalisation (© Nicolas Anetson)
 
 

Dorothée, pouvez-vous vous présenter ?

Je restaure et ressuscite des espaces ! Clients, artisans, graphistes… ensemble nous venons réveiller des lieux endormis, secouer des héritages trop figés. Principalement des hôtels depuis 10 ans, mais également des maisons, appartements ou restaurants. Des « lieux de vie » au sens propre du terme, ceux dans lesquels des gens vont venir s’aimer, danser, manger, partager, réfléchir, s’émotionner…
Lorsqu’un projet entre dans l’agence, nous apprenons à le découvrir, faisons connaissance, l’adoptons. Ça passe par des échanges, de l’attention, de l’écoute. De cette stimulation générale naîtra un projet.
En gros nous dépoussiérons, ou rallumons la lumière : nous venons glisser du Bowie dans du Beethov !

 
Shooting photo, hôtel Sookie

Mes derniers projets ?
Je termine le restaurant de l’hôtel de la Marine, la nouvelle table de Jean-François Piège place de la Concorde. Quelle émotion que de marcher dans les pas d’Ange-Jacques Gabriel, premier architecte du Roi ! Sans oublier cet héritage, je m’affranchis du passé pour prolonger les émotions et en créer de nouvelles. Un autre hôtel dans le Marais est également en fin de chantier, le Sookie, deux projets qui ouvriront bientôt et que je cède à leur devenir.

Je démarre un nouvel hôtel à Paris dans le style paquebot à la Frank Capra. À nouveau, c’est un métier dingue dans le pouvoir qu’il a de nous faire traverser le temps. Deux projets de maisons particulières en Méditerranée sont entrés récemment dans l’agence.

Côté vie privée, je navigue entre le marché d’Aligre, les vagues de l’Atlantique et les étals marseillais. Dans le désordre, j’aime la mer, les bistrots bruyants, la vie méditerranéenne, Bowie, les Velvet Underground, la danse, le mélange des genres, les grandes tablées pleines de vie, les beaux livres des éditions Assouline ou les city guides Louis Vuitton, les livres de manière générale (j’ai adoré le dernier livre de Gisèle Halimi et Annick Cojean, Une farouche liberté, qui m’a transmis la plus belle façon d’être féministe), la peinture et notamment les ciels (en particulier ceux de mon amie Justine Rossetti du Rosatelier ou Jeni Camdessus à la galerie de Francony).

J’aime la théâtralité qu’offre la déco et dans laquelle la vie devient une scène géante et sans fin.
 

À l’agence de Dorothée
 

Votre mantra en déco ?

« Percutante dans les détails, sobre dans le général. »
Pour y parvenir : instinctive et décomplexée. Chic et sobre.

Et en archi ?

« Épurer en soulignant les détails, contenir sans délimiter. »
Pour y parvenir : ressusciter et prolonger. Désencombrer et faire renaître.

Le bon goût, vous en pensez quoi ?

Je ne pense pas « bon goût », je pense « émotion ». Il y a cette phrase de Léo Ferré que j’aime beaucoup :
« Le goût est le sourire de l’âme ; il y a des âmes qui ont un vilain rictus, c’est ce qui fait le mauvais goût. »
Mais aussi celle de La Rochefoucauld :
« Le bon goût vient plus du jugement que de l’esprit. »

Pour qu’un projet s’anime, sincérité, fantaisie et émotion ne doivent faire qu’un. Trop contenu il ne me ressemble pas. Je reconnais être plus émue par des imperfections que dans un monde « photoshopé », trop lisse. Mon côté épicurienne, vivante et voyageuse m’accompagne, il donne vie aux projets. Je marche essentiellement à l’instinct.

Si vous étiez une pièce de la maison ?

Déjà je n’en serais pas qu’une ! Un lieu contient une multitude de sensibilités.
  • Un bar type vieux bistrot placé au centre de la pièce principale comme au centre du village ! Échanges, convivialité, celui qui fait se croiser deux ou trois générations, rassemble les amis, la famille et où les soirées qui s’éternisent…
  • Une bibliothèque, ce sas de décompression et d’inspiration.
  • Un jardin d’hiver pour travailler, espace un peu fou dans lequel l’intérieur glisse vers l’extérieur, s’échappe, ne se limite pas tout en se contenant. La métaphore même d’un projet : le faire naître, le contenir sans le délimiter, puis s’en défaire et le transmettre.
 

Chez Dorothée : le bar comme pièce maîtresse (© Didier Delmas)
 

Le top 3 de votre bucklet list ?

  • Continuer nos voyages en famille, sources d’inspiration et d’ouverture aux autres.
  • Vivre dans plusieurs villes en même temps.
  • Dessiner, créer, penser des projets un peu fous en traversant l’Histoire avec un grand H pour la faire revivre et perdurer, traverser des histoireS avec un grand S pour en faire vivre de nouvelles.
 

 Votre réussite, vous la devez ?

Au travail d’équipe incontestablement ! Ma créativité ne repose que sur des rencontres et des échanges. Je suis très entourée professionnellement. Je n’envisage mes projets que collectivement. Seule je ne suis rien. Les artisans par exemple font partie intégrante de chaque aventure. Nous nous donnons et nous rendons beaucoup, c’est une valorisation mutuelle.

Le projet dont vous êtes la plus fière ?

Tous ! Je prends du plaisir dans chacun de mes projets. Tous font naître en moi une sensibilité particulière dès lors que nous nous sommes adoptés.
Un restaurant comme celui de la Marine, place de la Concorde, ou la décoration méditerranéenne et acidulée me procurent autant de plaisir.
La transversalité des époques, des projets, des rencontres, des émotions, forme ce tout. J’aurais plutôt tendance à parler de plaisir et sensibilité que de fierté. Ce sont ces lieux dans lesquels j’installe le projet, qui m’accueillent, m’apprivoisent. Je tente modestement de leur rendre l’émotion qu’ils m’ont transmise.

 

Votre projet de rêve ?

Vivre dans plusieurs villes, plusieurs ports d’attache : Paris, Lisbonne, Istanbul, Marseille, Londres, Montréal… ce qui deviendra possible définitivement quand mes enfants seront plus grands. Plusieurs vies en une ! Pour le moment je m’en rapproche en voyageant, un des piliers fondamentaux de mon équilibre. Apprendre à s’adapter, se renouveler, s’intégrer... un modèle de vie que je partage avec mon mari et souhaite transmettre à mes enfants.
À court terme, nous réalisons un rêve en ce moment même : restaurer une maison à Marseille comme deuxième ville de cœur et pouvoir nous lever le matin face à la mer. L’élément qui me manque très vite lorsque je suis à Paris trop longtemps.
 

 

Les tips de Dorothée

 

 

Où commence et où s’arrête un projet ?

Un projet commence en s’imprégnant d’un lieu, d’un quartier, et des échanges avec un client. De ces étapes la créativité commence à bouillonner et les prémices s'ébauchent. C'est l’une de mes étapes préférées.

L’enjeu ? Raconter une histoire en ouvrant le champ des possibles et prendre des risques en couchant les premières esquisses. L’immédiateté des premières émotions implante les fondations.

Il est pour moi indispensable de penser et construire un projet dans la durée en fuyant les « codes du moment » ou les « tendances ». Pour des raisons écologiques déjà, la nature nous offre suffisamment de matériaux riches et pérennes tels que le bois, la roche, le marbre…
Je suis également très attachée à l’histoire d’un lieu, j’aime imaginer que le temps va continuer de le traverser, intervenir sur mon travail pour finir par se l’approprier. J’ai aussi besoin d’imaginer une famille, des cris d’enfants, un week-end en amoureux, un voyage d’affaires, des odeurs, des couleurs… En définitive, ce sont les détails qui feront toute la différence. Ils soulignent l’histoire que je raconte. La phase finale, celle du rendu de projet est une sorte de passation. Je l’ai imaginé, animé et concrétisé, il n’a plus qu’à vivre. 

 

Abordez-vous chaque projet de la même façon ?

Absolument. Dans tous les cas je me mets « à la place de » celui ou celle qui y vivra ou l'utilisera. La différence est dans les intentions que je donne au projet. Une maison devra refléter ceux qui y vivent, un hôtel incarnera un quartier et racontera sa propre histoire que je prolonge. Rien de « trop parfait », je recherche plutôt quelque chose qui bouscule, interpelle et donner sa place à chaque pièce, la scénographier pour mettre en avant ce qu'elle a de particulier. Contenir sans délimiter, épurer en soulignant quelques détails.
Quel que soit le projet, je veux faire naître des lieux d’émotion.


Les lieux qui vous font vibrer ?

Un château décati et désaffecté aux murs usés où l’on sent les vestiges de soirées déclinantes façon Barry Lyndon. Ou encore des lieux abandonnés chargés de mémoire comme ceux des photos d’Aurélien Villette.

À quoi ressemblent vos planches d'ambiance ?

Pour notre premier hôtel, nous avions imaginé une sorte de « boîte à souvenirs » présentant quelques éléments pour représenter l’esprit du lieu, le charme qui s’en dégage.

 

C’est peut-être un détail pour vous...

Mais ça veut dire beaucoup ! Chaque détail compte, du stylisme au choix de chaque objet, poignée, mobilier, luminaire... C’est toute la complexité de ce métier, du premier croquis, de la première pensée à l’ajustement de fin de chantier. Je collabore avec des chercheurs de trésors, des brocanteurs. Un Kubrick, un Ozon, un Dolan sont identifiables et reconnaissables entre mille. C’est pareil en architecture, un projet ne vivra que parce qu’il sera singulier, marqué, caractérisé. De quelle façon ? En collaborant avec de jeunes talents, peintres, sculpteurs, photographes, céramistes, tisserands… Encore méconnus, ils m’apportent la singularité recherchée. En échange je mets en lumière leurs réalisations, je les valorise.

 

Hôtel La Planque, chic et décontracté

 Votre matière, votre palette de couleurs préférées ?

Le lin, un beau bayadère jaune safran et blanc pour le côté riviera.

Côté tonalités, jaime travailler la palette des verts, en particulier le kaki et le vert amande. Sans oublier les couleurs terre : terracotta, corail, ocre, tabac. Des couleurs offertes par la nature…

Jaime les matières vivantes : le côté organique du bois, les solides tables en chêne brut sur lesquelles danser, les sols en pierre imprimant les traces de pieds mouillés de retour de plage, les persiennes qui invitent à la sieste après des nuits trop courtes, la sensualité de certains matériaux comme la pierre tiède, le raphia qui chatouille, le jute qui gratte, le lin frais, les enduits lisses ou bruts.

Convaincue que mon métier a un rôle essentiel à jouer dans le développement positif de l’environnement, j’adopte au maximum des projets responsables : matériaux anciens, écomatériaux, matières biosourcées uniquement.

J’aime aussi jouer des fresques, des papiers peints anciens ou réédités (notamment anglais) et bien entendu les papiers dominotés ou les impressions sur papyrus. J’ai posé votre modèle Étoile nuit dans la chambre de mon fils, je l’adore même 6 ans après.

 

La campagne à Paris chez Dorothée Delaye (© Bénédicte Bausset)

 

Et chez vous, c’est comment ?

J’ai transformé une ancienne miroiterie en maison de campagne, le tout en plein Paris, une dualité « campagne en ville » rendue possible grâce à l’utilisation de matériaux anciens. Tous les lieux de vie communiquent librement.

Pour ma maison à Marseille j’ai cherché quelque chose de plus sobre et minimaliste : les matériaux bruts et la vue doivent primer sur tout le reste !

 
Hôtel Sookie, Le Marais, Paris

Quelle est votre obsession, votre lubie ?

L’éclairage : j’adore concevoir et dessiner des lampes. Ayant beaucoup de mal à trouver LA pièce que je recherche à des prix accessibles pour les hôtels, je la crée. L’éclairage doit être juste et bien dosé ; il peut même devenir une pièce d’art.

 Les couleurs jouent également un rôle central. Elles évoluent au gré de mes humeurs, des saisons, du lieu… Je porte d’ailleurs souvent les couleurs que j’utilise dans mes projets, ce qui amuse mes clients !

  


Hôtel Sookie, détails

Le do/don’t en déco ?

Il n’y a pas de règles en déco, le mélange « instinct, personnalité, justesse et équilibre » fonctionne souvent très bien. La décoration, c’est tout sauf un apparat social. Encore trop de gens s’offrent des pièces design « à la mode du moment » pour appartenir à un rang et finissent par vivre dans les mêmes espaces de vie que le voisin. C’est dommage tant le champ des possibles est vaste ! De même, je montre à mes clients combien assumer certains « défauts » permet d’en faire un parti pris fort. Et je leur glisse des tips et je bouscule certaines idées reçues ; par exemple, mettre du grand mobilier dans les petits endroits permet d’étirer l’espace.

 

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@dorotheedelaye

www.dorotheedelaye.com